Le suicide des animaux sauvages en captivité

« Le suicide des animaux?

N’y voir que pur anthropomorphisme, c’est refuser d’y réfléchir en philosophe et en éthologue. Car nombre d’exemples poussent à en admettre l’existence, ou au moins à l’envisager, comme expression d’une perte du gout de vivre, causée par un choc affectif ou entretenue par un mal-être permanent. Le sujet a été étudié, il mérite certainement que les études soient approfondies. C’est  l’objet de l’article que vient de publier Wolf Eyes Asbl sur son site. » Jean-Claude Nouët

Le suicide des animaux en captivité : une réalité ?

Il n’est plus à prouver que la captivité génère des maux importants chez les animaux tels l’impuissance, la léthargie, la dépression, l’anxiété, l’agressivité, le stress, les troubles de l’alimentation, les troubles sociaux, ... Se pose même la question de la possibilité pour certains animaux de se suicider. Cela amène les défenseurs des animaux à réfléchir à une question cruciale : les conditions de captivité des animaux pourraient-elles les amener à se suicider ? Les conditions de détention qui ne répondent pas à leurs besoins essentiels les conduiraient-elles à des comportements d’automutilation, perte d’appétit,… pouvant les amener à la mort ?

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Se poser la question du suicide des animaux captifs revient à nous poser celle du suicide animal tout court. Que dit la littérature scientifique à ce sujet ? Quelles sont les avancées, en matière de cognition animale, de la reconnaissance des émotions des animaux ? Cet article va faire le point sur ces différentes questions et tenter d’y apporter une réponse.

Les émotions des animaux : évolution récente

La reconnaissance des émotions animales est assez récente, car le sujet a été longtemps peu étudié. Depuis, de nombreuses recherches ont apporté un éclairage nouveau sur la question.

Dans son livre intitulé « La dernière  étreinte », l’éthologue, Frans DE WAAL, dit qu’ « il ne s’est jamais vraiment demandé si les animaux avaient des émotions mais comment la science avait pu les négliger pendant si longtemps. »¹  

Il poursuit sa réflexion en disant que « l’idée que les animaux aient des émotions, comme nous, met encore mal à l’aise beaucoup de chercheurs encore obtus. Et pourtant, quand on voit à quel point les animaux agissent comme nous, ont les mêmes réactions physiologiques, les mêmes expressions faciales et possèdent le même type de cerveau, n’est-ce pas étrange de penser que leurs expériences intérieures sont radicalement différentes ? »

Aujourd’hui, on peut affirmer que les animaux ressentent la joie, l’amour, le deuil et sont mêmes capables d’altruisme. S’il est vrai que les animaux ne peuvent pas nous dire ce qu’ils ressentent, on peut, aujourd’hui, via des instruments tels que les scanners, prouver qu’ils ressentent les mêmes émotions primaires que nous.

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¹ DE WAAL F., « La dernière étreinte », ed. Les liens qui libèrent, 2018.

Cette avancée dans la connaissance scientifique a amené les pouvoirs politiques et législatifs dans de nombreux pays à revoir le statut de l’animal dans nos sociétés et à les inscrire dans les lois.

Le suicide animal : la thèse du professeur PENA-GUZMAN

Si la reconnaissance des états émotionnels est largement acceptée par la communauté scientifique, la question du suicide animal reste une question controversée qui divise le monde scientifique.

 

On a commencé à s’intéresser à la question du suicide animal en 1845, quand la presse s'est intéressée à un chien Terre-Neuve. Celui-ci se jetait à l’eau de manière répétitive et gardait étrangement sa tête sous l’eau, sans même remuer ses pattes. Après plusieurs tentatives, il finira par se noyer.

 

Actuellement, de manière encore anecdotique, on trouve des récits décrivant ce que l’on pourrait qualifier de suicide animal. En voici quelques-uns :

Le premier est celui du bassin des suicides au Delphinarium de Constanta en Roumanie. Celui-ci est ouvert depuis 1972. Dans un rapport scientifique publié sous le titre « Dolphins in captivity : realities and perpectives », publié par LIGIA DORINA DIMA et Carmen GACHE¹, l’une des causes les plus fréquentes de décès chez ces cétacés captifs serait le suicide.

Le dauphin refuse toute nourriture ou bien se heurte aux parois de la piscine jusqu’à ce qu’il en meure. Si les cétacés n’arrivent pas toujours au bout de leur projet, beaucoup d’entre eux tentent de mettre fin à leur souffrance.

Le cas de l’orque Morgan est un exemple parmi beaucoup d’autres. Une vidéo, filmée ² en 2006, au parc aquatique Loro Parque en Espagne et partagée par l’association « The Dolphin projet », montre l’orque complètement hors de l’eau, échouée d’elle-même sur le béton.

Pour les défenseurs des animaux, l’acte de Morgan est un cri de  désespoir ou une tentative de suicide. Deux mois avant cet incident, Morgan avait été filmée en train de se cogner la tête à plusieurs reprises dans la grille métallique de la piscine. Pour « Dolphin projet », cet exemple démontre l’horreur de la captivité, car on n’observe pas ce type de comportement dans la nature.

 

 

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Un autre exemple est celui des tarsiers de Philippines. Le tarsier est un des primates les plus petits au monde. Il a longtemps été menacé par la domestication et le tourisme.

En 1980, l’espèce a d’ailleurs été reconnue comme en danger de disparition. Mais un plan de préservation de l’espèce et des lois de protection ont permis à sa population d’être à nouveau croissante.

Malheureusement, il existe des lieux de captivité où les tarsiers se trouvent dans des cages, à proximité des touristes. Cette situation met leur vie gravement en péril, selon Carlito Pizarras, conservateur au sanctuaire pour tarsiers de Corella.

Il affirme même que « la plupart de ces tarsiers, s’ils sont stressés, se suicident ».³

La voix d’un touriste, le flash d’un appareil peuvent le mettre dans une détresse extrême. Selon Pizarras, « ils arrêtent de respirer et meurent à petit feu. Si vous les mettez dans une cage, ils veulent sortir, alors ils se cognent la tête contre la cage, et elle craque tant leur crâne est fin. »

 

¹ Ligia Dorina Dima et Carmen Gache, « Dolphins in captivity : realities and perpectives », Analele Ştiinţifice ale Universităţii „Al.I.Cuza” Iaşi, s. Biologie animală, Tom L, 2004.

² Louvet Brice, «  L’orque Morgan a-t-elle essayé de se suicider »,Sciencepost.fr,  8 juin 2016 - https://sciencepost.fr/lorque-morgan-a-t-essaye-de-se-suicider/

³ https://www.maxisciences.com/tarsier/le-tarsier-des-philippines-un-petit-primate-vulnerable-et-suicidaire_art19621.html

Malgré la difficulté pour le grand public d’accepter l’idée que les animaux non-humains pourraient observer un plan aussi complexe que celui qui mène à leur propre mort, de plus en plus de scientifiques se penchent sur le sujet.

C’est le cas du Dr PENA-GUZMAN de l’université de San Francisco qui, en 2017,  a publié un essai  intitulée « Can non-human animals commit suicide? »¹. Il expose dans celui-ci la dualité qui existe chez les scientifiques sur la question de la possibilité du suicide chez les animaux.

Pour certains, les animaux ne peuvent se suicider car ils n’auraient pas les caractéristiques humaines nécessaires pour mener au comportement suicidaire, comme le libre arbitre, la subjectivité réflexive (c’est-à-dire la capacité pour l’animal de se percevoir en tant qu’agent capable d’agir en « je ») ou la conscience de la mort.

D’autres scientifiques avancent des arguments en faveur de la possibilité du suicide chez les animaux. Pour eux, les capacités émotionnelles, cognitives et comportementales chez les animaux sont aussi développées que chez les humains.

 

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REUTERS/Handout

Dans son essai, il va passer en revue les trois caractéristiques humaines nécessaires pour se suicider et avancer des contre-arguments en faveur des animaux.

 

La première est la subjectivité réflexive. Certains affirment clairement que les animaux ne peuvent en disposer car le suicide impliquerait alors que c’est un acte réflexif dont l’agent (le je) est à la fois sujet et objet.

Cela induirait un niveau de sophistication subjective dont les animaux ne peuvent être pourvus. Mais, actuellement, cette affirmation est remise en cause, notamment par Marc BEKKOF, spécialiste de renommée mondiale du comportement animal et professeur de biologie à l'Université du Colorado et de son confrère Paul W. SHERMAN de l’université de CORNELL.

 

Ils soutiennent que les animaux ont différents types de degrés de conscience de soi et des degrés qui ne peuvent être facilement quantifiés.² 

Pour eux, la réflexivité n’est pas une dichotomie de tout ou rien. Ils affirment même que les animaux ont différents types de conscience de soi et que celle-ci est un continuum qui évolue constamment plutôt qu’une dichotomie.

Dans sa thèse, le Dr PERRA-GUZMAN montre aussi que l’argument de la subjectivité peut  être remis en question par le fait que l’on sait aujourd’hui que les singes, les dauphins, les éléphants et la pie eurasienne ont tous passé avec succès le test de Gallup (1970), le célèbre « test du miroir ».

De nombreux experts du comportement animal le considèrent comme le test de la subjectivité réflexive et de la conscience de soi.  Jusqu’à l’âge de six ans, certains enfants humains échouent à ce test.

 

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¹Peña-Guzmán, David M. (2017), « Can nonhuman animals commit suicide? ».,Animal Sentience 20(1)

² Bekoff, M., & Sherman, P. W. (2004). Réflexions sur le moi animal. Trends in ecology & evolution, 19(4), 176-180.

Le fait que les animaux seraient dépourvus du libre arbitre est le second argument mis en avant pour nier la possibilité du suicide chez les animaux. Là encore, le Dr PENA-GUZMAN, dans sa thèse, va apporter une nuance certaine pouvant contrebalancer cet argument.

En effet, de nombreux experts du comportement animal affirment que « les animaux ne sont pas des agents passifs dans le processus de recherche, mais des participants actifs qui peuvent choisir de participer ou non à la recherche de leur propre volonté ».¹

 Le Dr PENA GUZMAN cite notamment le primatologue TETSURO MATSUZAWA qui, après de nombreuses années de recherches sur les chimpanzés, a conclu qu’ils agissent librement et volontairement.²

De plus, les théories contemporaines n’expliquent pas le suicide humain par le concept de libre arbitre alors pourquoi le ferait-on avec les animaux ?

 

Le dernier argument que le Dr PENA GUSMAN détricote est celui qui prétend que les animaux n’ont pas conscience de la mort. Aujourd’hui, on sait clairement que certains animaux, tels que les corbeaux, les pies, les dauphins, les éléphants, …, ont des rituels funéraires.

Des expériences ont mis en avant le fait que des animaux de compagnie ont montré des sentiments de deuil, de mélancolie, de chagrin à la mort d’un parent, d’un compagnon, de leur maitre, ce qui, pour certains éthologues, prouve que les survivants perçoivent la différence entre la vie et la mort.

 

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Grâce à sa thèse, le Dr PENA GUSMAN a ouvert la voie à la réflexion sur le suicide animal en avançant des arguments et des contre-arguments qui apportent une nouvelle vision sur ce sujet encore trop peu étudié.

Il va encore plus loin dans sa réflexion en citant CRAULEY, SUTTON et PICKAR qui affirment que les comportements d’automutilation et d’autodestruction des animaux sont présents comme chez les humains et décrits comme « suicidaires ».³

Pour ces auteurs, l’être humain n’est pas le seul à manifester des comportements qui finissent par causer de l’automutilation, voire la mort.

Il évoque notamment les comportements autodestructeurs des cétacés et plus précisément le sujet controversé du suicide des dauphins. Cette théorie est appuyée par la triste histoire de Kathy, le dauphin. Cinquième interprète de Flipper (et celle qui a tenu ce rôle le plus longtemps), dans la série TV éponyme, cette femelle s’est suicidée dans le Seaquarium de Miami sous les yeux de son entraîneur, Richard O’Barry.

Ce dernier, devenu depuis une figure emblématique de la lutte anti-captivité, raconte que le mammifère était en bonne santé mais déprimé : “Un jour, elle a simplement nagé dans mes bras et m’a regardé droit dans les yeux avant de prendre une dernière inspiration et de se laisser couler.”

 

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Certains scientifiques suggèrent qu’à l’état sauvage, les cétacés se suicident en s’échouant sur les plages, parfois en groupe, la majorité des espèces comptant des êtres aux liens sociaux très forts. Dans sa prison, Kathy, elle, a alors simplement décidé de s'asphyxier en refermant son évent. Si, pour certains, cette histoire relève du simple anthropomorphisme, projetant sur un dauphin des états mentaux et une motivation que seuls les humains expérimentent, certains spécialistes des cétacés ne sont pas de cet avis.

C’est le cas par exemple du Dr LORI MARINO, neuroscientifique à l’Université Emory, Georgie, et reconnue spécialiste en comportement et intelligence animale. Dans son article, « Le suicide chez les dauphins: une possibilité ? », elle explique que les dauphins sont bien plus conscients d’eux-mêmes que nous le sommes, nous, les humains. Des gestes que nous réalisons de façon inconsciente, comme respirer, sont pour eux des gestes décidés et contrôlés. Ainsi, ils pourraient choisir de ne plus les réaliser.

NOAMI ROSE, une experte de renommée mondiale en comportement des orques, considère que la proposition de Richard d’O’BARRY sur le suicide de KATHY n’est pas aussi invraisemblable que certains le pensent.

¹ Peña-Guzmán, David M. (2017), « Can nonhuman animals commit suicide? ».,Animal Sentience 20(1)

² Matsuzawa, T. (2006). Sociocognitive development in chimpanzees: A synthesis of laboratory work and fieldwork. In Cognitive Development in Chimpanzees. Tokyo, Japan: Springer, 3-33.

³ Crawley, J.N., Sutton, M.E., & Pickar, D. (1985). Animal models of self-destructive behavior and suicide. Psychiatric Clinics of North America, 8, 299-310.

Dans sa thèse encore, le professeur PENA GUSMAN ¹cite un rapport de 2007 de PRETI qui a passé en revue toutes les recherches sur le suicide des animaux de 1967 à 2007, afin de voir si l’on pouvait trouver des preuves qui affirmeraient que les animaux commettent des actes que l’on peut qualifier de suicidaires.

Dans son analyse, PRETI a trouvé de nombreuses preuves qui pourraient étayer la conviction que les animaux se suicident.

 

En effet, il explique que de nombreux animaux, surtout captifs et isolés, adoptent des comportements d’automutilation, allant jusqu’à l’auto-cannibalisme. Ainsi, pour lui encore, de nombreux animaux se laissent mourir volontairement s’ils sont capturés ou séparés de leurs proches et que d’autres s’autodétruisent dans la psychopathologie. PRETI termine en soulignant que « si les preuves existantes ne prouvent pas que les animaux se suicident, cela démontre que cette possibilité ne peut être rejetée à priori. »²

 

Le professeur PENA GUZMAN va terminer sa thèse par de nombreuses réflexions que ne peuvent que cautionner les défenseurs des animaux.

Pour lui, considérer que le suicide animal peut être une réalité implique des conséquences tant sur le plan des pratiques qu’au niveau éthique.

Cela aurait ainsi un impact sur la manière dont on traite les animaux dans les zoos, dans les sanctuaires, dans les laboratoires. Cela nous amène à une question philosophique centrale pour nous : « est-ce que la captivité pousse certains animaux au bord de l’auto-déshumanisation ? »

Pour le professeur PENA GUSMAN, « si nous ne pouvons pas prouver qu’un animal  se soit suicidé, il existe un nombre important et croissant d’éléments de preuves indiquant que cette possibilité ne peut être réglée par principe.»³ 

 

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¹ Peña-Guzmán, David M. (2017), « Can nonhuman animals commit suicide? ».,Animal Sentience 20(1)

² PRETI A., « Le suicide chez les animaux, A review of evidence, Psychological reports,  2007, 101, 831-848.

³ Peña-Guzmán, David M. (2017), « Can nonhuman animals commit suicide? ».,Animal Sentience 20(1)

La réponse du DR PERRA GUZMAN face aux critiques

La thèse du professeur PENA GUZMAN de 2007 a fait l’objet de critiques auxquelles il a répondu dans un article intitulé « Can nondolphins commit suicide »¹. Dans cet article, il va répondre aux critiques et explorer d’autres sujets tels que le jugement animal, la théorie animale de l’esprit et l’évolution du suicide.

Il rappelle notamment que l’accusation d’anthropomorphisme est assez courante dans le domaine de l’étude des animaux. Il note que son argument n’a jamais été que les animaux commettent des suicides humains.

Mais il souligne plutôt que « son argument était que nous devrions faire preuve d’humilité épistémique lorsque nous sommes confrontés à des rapports sur les suicides des animaux car nous disposons de preuves empiriques fiables que certains animaux ont des comportements autodestructeurs et suicidaires et de bonnes raisons conceptuelles de rejeter les définitions anthropocentriques du suicide. » Pour lui, même le plus farouche des sceptiques doit, à un moment donné ou un autre, décider de ce qu’il faut penser des preuves croissantes qui nous poussent à croire au suicide animal. »

 

Dans cet article, il ouvre également la voie à la recherche afin de mieux comprendre la relation entre les animaux et le suicide. Il cite quatre domaines à explorer :

- des travaux empiriques sur les comportements autodestructeurs des animaux ;

- des travaux interdisciplinaires sur les émotions animales ;

- des travaux sur l’éthique animale;

- des travaux philosophiques sur l’éthique animale.

 

Avis de spécialistes des comportements animaliers

Ce qui nous intéresse ici est de savoir si d’autres spécialistes du comportement animalier sont d’accord avec les propos tenus par le DR PENA GUZMAN.

Lors d’une conférence sur la psychiatrie animale, Michel KREUTZER, éthologue et professeur émérite de l’université de Nanterre et auteur du livre paru en 2021 intitulé « Folies animales », a répondu à une question sur le suicide animal. La question était plus précisément : « est-ce que les comportements stéréotypés (répertoriés essentiellement chez les animaux captifs) peuvent conduire au suicide ? »

Pour lui, le fait qu’un animal se balance ou longe son enclos, qu’un oiseau se déplume, … est une activité néfaste pour l’animal. Les comportements suicidaires n’ont pas vraiment été répertoriés en tant que tels mais l’on sait par contre qu’il existe des cas d’animaux qui se laissent mourir de faim, suite à la perte d’un petit ou d’un compagnon. Pour lui, le suicide en tant que se donner la mort de manière violente n’est pas quelque chose que l’on retrouve chez les animaux.

Mais, pour lui, peut-être que les humains ont attendu d’avoir des moyens spécifiques pour le faire. Il dit ensuite que le suicide animal n’est pas une question simple à traiter et que peut-être, actuellement, on ne s’est pas assez intéressés à la question. Il poursuit en expliquant que dans les cas de féminicides, il y a des comportements qui n’avaient pas été observés parce que l’on n’avait pas l’idée d’aller les observer. Peut-être que si on cherche, dans le cadre du suicide animal, on trouvera …

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Jessica PIERCE, bio-éthicienne et écrivaine, a exploré dans ses écrits de nombreuses questions sur la mort et la mort chez les animaux. Elle a publié, en 2018, l’essai suivant : « Un nouveau regard sur le suicide animal »².

Pour elle, « bien que beaucoup de gens soient prompts à balayer la question « Les animaux peuvent-ils se suicider? » comme stupide et fantastiquement anthropomorphique, nous devrions nous arrêter et réfléchir sérieusement à la question. » Elle soutient, dans son essai, les arguments développés par le DR PENA GUZMAN et souligne que la définition faite par lui du suicide animal correspondrait à une réalité  plus proche. En effet, Peña-Guzmán soutient que le « suicide est mieux compris non pas comme un comportement unique, mais comme un large éventail de comportements autodestructeurs. Ces actes autodestructeurs s’étendent le long d’un continuum, allant de comportements qui sont probablement fortement expliqués par des récits évolutifs de sélection de parents (guêpes qui se piquent à mort après la copulation) et des théories écologiques (comportements de dispersion qui expliquent l’autodestruction des lemmings), à des comportements qui semblent correspondre plus fortement à ce que nous considérons généralement comme un suicide humain. »

 

Ce qui est intéressant dans son essai, c’est que Jessica PIERCE  dit que « l’idée que les animaux peuvent et s’engagent dans des comportements autodestructeurs même au point de causer leur propre mort, comporte deux difficultés majeures. Premièrement, cela bouleverse notre croyance populaire selon laquelle les humains seuls possèdent une conscience subjective et sont qualitativement différents des animaux. Cela suggère que les animaux ont un niveau de « capacités décisionnelles et volontaires » qui vont bien au-delà de ce que nous leur attribuons habituellement. La reconnaissance de cette capacité aurait des implications éthiques de grande portée.

Deuxièmement, si les animaux peuvent adopter des comportements suicidaires, cela semble présupposer une prise de conscience plus large de la mort. Et si les animaux ont un concept de mort, cela pourrait avoir d’importantes implications sur le bien-être des animaux captifs. » 

Elle évoque également, dans son essai, une dernière question soulevée par Peña-Guzmán qui est de savoir si la captivité elle-même est un facteur de risque de suicide animal. Certains des comportements autodestructeurs enregistrés dans la littérature éthologique proviennent de stress liés à la captivité: auto-morsure, automutilation, mise en danger de soi. Si, écrit-il, « il est démontré par des recherches futures que certains animaux sont statistiquement plus susceptibles de s’autodétruire dans certains environnements, nous pourrions avoir le devoir moral de changer ces environnements ou de déplacer ces animaux. » Pour Jessica PIERCE, cela pourrait changer la donne.

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¹Peña-Guzmán, David M. (2018) Can nondolphins commit suicide?. Animal Sentience 20(20

²PIERCE Jessica, « A new look at animal suicide », 2018 - https://www.psychologytoday.com/blog/all-dogs-go-heaven/201801/new-look-animal-suicide.

Un autre spécialiste du comportement animalier, Marc BEKOFF, professeur de biologie à  l’université du Colorado, a écrit un essai intitulé « Les animaux savent-ils vraiment qu’ils vont mourir ? »¹.

Cet essai fait suite notamment à celui de GUZMAN et de Jessica PIERCE.

Pour Marc BEKOFF, les discussions récentes sur la question de savoir si les animaux non-humains se suicident soulèvent de nombreuses questions fascinantes et importantes sur ce qu’ils savent de leur propre mort et celle d’autres.

Pour BEKOFF, il est 100% d’accord avec la conclusion du Dr PENA GUZMAN et PIERCE selon laquelle nous devons garder l’esprit ouvert sur  la question de savoir si les non-humains se suicident ou non.

Quand BEKOFF, dans son essai, se pose la question « les animaux savent-ils qu’ils vont mourir ? Et si les animaux ont le même concept de mort que nous ? », il répond qu’il ne le sait pas et qu’il n’est pas sûr que quelqu’un d’autre le sache vraiment. Cela ne signifie pas  qu’ils ne le font pas mais il dit qu’il ne connaît aucune recherche qui démontre de manière concluante qu’ils ne le font pas. Pour lui, ne pas répondre à la question par un oui ou par un non ferme lui permet d’être dans une zone grise, incertaine.  Elle est troublante, selon lui, mais cela lui permet de garder l’esprit ouvert sur les capacités cognitives et émotionnelles des non-humains qui peuvent s’informer sur leur propre disparition et ce qu’ils savent quand d’autres sont morts et ne reviennent pas.

Il conclut son essai par un point essentiel, c’est qu’il est important de porter une attention particulière aux histoires qui ont un thème commun (celle des animaux qui sont relatés comme des suicides) et espérer qu’elles stimuleront davantage de recherches dans un domaine donné. Il termine en disant qu’il faut rester à l’écoute des discussions qui ont trait à la vie cognitive et émotionnelles d’autres animaux et que les humains ne sont pas les seuls à avoir développé de nombreuses compétences cognitives sophistiquées et des émotions complexes.

 

¹ BEKOFF Marc, “Do animals really know they’ere gonna die”, essai publié en 2018 https://www.psychologytoday.com/blog/animal-emotions/201801/do-animals-really-know-theyre-gonna-die

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Conclusion 

Que de chemin parcouru depuis René DESCARTES qui pensait que les animaux étaient dépourvus de raison et d’âme et les réduisait à des machines faites de chair et de sang.

Et pourtant, en 2022, on a encore tellement de chose à explorer en termes de cognition animale.

Dans un livre audio de Marc BEKOFF et Jessica PIERCE paru en 2020, intitulé « Wild Justice: The Moral Lives of Animals »¹, ces derniers affirment que les animaux ont des émotions et une intelligence morale reconnaissables.

 

Pour eux, « les animaux présentent un large répertoire de comportements moraux, notamment l'équité, l'empathie, la confiance et la réciprocité. Sous-jacente à ces comportements se trouve une gamme complexe et nuancée d'émotions, soutenue par un degré élevé d'intelligence et une flexibilité comportementale surprenante ».

BEKOFF et PIERCE vont encore plus loin en tirant une conclusion surprenante : pour eux, « il n'y a pas de fossé moral entre les humains et les autres espèces. La moralité est un trait évolué que nous partageons incontestablement avec d'autres mammifères sociaux. »

Mais qu’en est-il du suicide animal alors ?  On a vu que le suicide des animaux reste encore une question complexe, il n’en reste pas moins que l’on commence à accepter l’idée de tels comportements.

Pour le professeur David PENA-GUZMAN, les animaux non humains peuvent adopter et adoptent des comportements auto-initiés qui entraînent l'automutilation ou la mort et il n'y a aucune bonne raison scientifique ou philosophique de penser qu'ils sont différents de ce qui se passe dans l'espèce humaine.

Accepter et affirmer que le suicide est aussi une question animale nous conduit alors à nous interroger sur la question de la captivité d’un point de vue éthique, tant dans le domaine du divertissement que de celui de l’expérimentation.

 

Les comportements anormaux observés en captivité, comme se taper la tête contre la paroi de son bassin ou contre les barreaux de sa cage, bloquer sa respiration … sont, pour les défenseurs des animaux, la manifestation d’une réelle souffrance animale. Nous avons pu voir que le professeur PENA-GUZMAN a amené une question capitale pour les animaux captifs : est-ce que la captivité elle-même est un facteur de risque de suicide animal.

Il note : « si certains animaux s'avèrent, selon des recherches futures, statistiquement plus susceptibles de s'autodétruire dans certains environnements, nous pourrions avoir le devoir moral de modifier ces environnements ou de déplacer ces animaux".

La question du suicide animal doit encore faire l’objet de recherches mais l’on peut, à la lumière des exemples trouvés dans la littérature ou chez les spécialistes du comportement animalier, la considérer comme une forme de « suicide chronique » selon Jean-Claude Nouët.

Il explique que le désespoir permanent de l’animal captif le conduirait à se détruire peu à peu: refus de se nourrir, automutilation, isolement, désintérêt,… seraient, en quelque sorte, des tentatives d’échapper à une vie  d’enfermement. Ces comportements peuvent se percevoir comme une volonté d’autodestruction les amenant, par désespoir, à un suicide chronique et donc à la mort.

Si d’autres recherches apportent encore des arguments en faveur du suicide animal, cela changera profondément notre rapport à l’animal mais surtout notre responsabilité morale envers eux. Notre regard sera profondément bouleversé et nous nous rappellerons avec force la citation de Boris Cyrulnik : « Le jour où l'on comprendra qu'une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourrons de honte de les avoir enfermés dans des zoos et de les avoir humiliés par nos rires »

 

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¹ BEKOFF M. et PIERCE J.,  «  Wild Justice: The Moral Lives of Animals »,  Broché – the university Chicago press, 2010.

Sources : 

BEKOFF, M., & SHERMAN, P. W. (2004). “Réflexions sur le moi animal », Trends in ecology & evolution, 19(4), 176-180.

BEKOFF Marc, “Do animals really know they’ere gonna die”, essai publié en 2018 https://www.psychologytoday.com/blog/animal-emotions/201801/do-animals-really-know-theyre-gonna-die

BEKOFF M. et PIERCE J.,  «  Wild Justice: The Moral Lives of Animals »,  Broché – the university Chicago press, 2010.

CRAWLEY, J.N., SUTTON, M.E., & PICKAR, D. (1985), “Animal models of self-destructive behavior and suicide”,  Psychiatric Clinics of North America, 8, 299-310.

DE WAAL F., « La dernière étreinte », ed. Les liens qui libèrent, 2018.

LIGIA DORINA DIMA et CARMEN GACHE, « Dolphins in captivity : realities and perpectives », Analele Ştiinţifice ale Universităţii „Al.I.Cuza” Iaşi, s. Biologie animală, Tom L, 2004.

LOUVET Brice, « L’orque Morgan a-t-elle essayé de se suicider », Sciencepost.fr,  8 juin 2016 - https://sciencepost.fr/lorque-morgan-a-t-essaye-de-se-suicider/

MATSUZAWA  T. (2006). “Sociocognitive development in chimpanzees: A synthesis of laboratory work and fieldwork”,  In Cognitive Development in Chimpanzees. Tokyo, Japan: Springer, 3-33.

PENA-GUZMA David M. (2017), « Can nonhuman animals commit suicide? ».,Animal Sentience 20(1

PENA-GUZMAN, David M. (2018) , » Can nondolphins commit suicide? », Animal Sentience 20(20

PIERCE Jessica, « A new look at animal suicide », - https://www.psychologytoday.com/blog/all-dogs-go-heaven/201801/new-look-animal-suicide.

PRETI A., « Le suicide chez les animaux, A review of evidence, Psychological reports,  2007, 101, 831-848.

https://www.maxisciences.com/tarsier/le-tarsier-des-philippines-un-petit-primate-vulnerable-et-suicidaire_art19621.html

https://www.dauphinlibre.be/le-bassin-des-suicides-au-delfinariu-de-constanta/https://sciencepost.fr/lorque-morgan-a-t-essaye-de-se-suicider

Recherches et rédaction de l'article : B.Ory

Mise en page et crédit photos : JM. Stasse 

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Cet article est  l’aboutissement de recherches de l’ASBL WOLF EYES.

Jean-Claude NOUET  a été un soutien précieux dans la relecture de cet article et nous a apporté un éclairage majeur sur le suicide des animaux partagé par l’ASBL.

Nous souhaitons le mettre à l’honneur par son investissement majeur dans la lutte contre la captivité des animaux sauvages. Il a co-fondé en 1977 « la Fondation Droit Animal, Ethique et Sciences » dont il est toujours président d’honneur. Ex-professeur des universités, médecin, spécialisé en histologie, embryologie et cytogénétique, il est depuis de nombreuses années un ardent défenseur de la condition animale.

Il a dénoncé l'exploitation des animaux par les zoos, au nom d'une prétendue sauvegarde de la nature. Il est convaincu que la préservation des espèces ne peut passer que par l'indispensable préservation des espaces naturels.

Il a préfacé le livre traduit en français de DERRICK JENSEN  intitulé « zoos : le cauchemar de la vie en captivité » qui est une puissante critique de la place des zoos dans notre société.

Professeur Nouët, cela a été un grand honneur de pouvoir vous soumettre cet article et d'avoir votre retour pertinent sur son contenu.

Encore merci pour cet accompagnement et votre bienveillance.

Avec toute ma sympathie

Stasse Jean-Michel

Président - Fondateur

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